Cet espace vise à donner à lire les notes de lectures et les articles consacrés aux essais portant sur l'oeuvre de Jean Genet signalés, au fil des jours, à la rubrique Actualités.
Ces articles peuvent être soit déjà publiés, mais difficiles d'accès ou peu connus, soit inédits. Il s'agit de faire circuler les idées et d'établir un dialogue le plus large possible sur les manières de lire.

Eric Marty, Bref séjour à Jérusalem, Gallimard, 2003
Ivan Jablonka,Les vérités inavouables de Jean Genet, Seuil, 2004.
Paragraph,articles en anglais réunis par Mairead Hanharan, 2004, N°27-2.
Eric Marty, Post scriptum, Verdier, 2006
Dominique Eddé, Le crime de Jean Genet, Seuil, 2007
Jean-Luc A. d'Asciano, Petite Mystique de Jean Genet. La famille, la mort, le pardon, Editions de l'oeil d'or, 2007
Drew JONES, Jean Genet at the Crossroads: Blurring the Lines of Binary Opposition, Lewiston, Mellen Press, 2007, 120 p.
Lydie Dattas, La vie chaste de Jean Genet, 224 pages, Collection blanche, Gallimard, mai 2006, 18,50 €
Musée de Tours, Jean Genet,recueil d'articles, Farrago, 13 avril 2006
Bizet, François , Une Communication sans échange. Georges Bataille critique de Jean Genet , Droz, 2007, Droz, 440 p., 65 euros.
Les articles les plus anciens sont en haut de page.
Une étude de Sylvain Dreyer, consacrée au livre de Eric Marty, Bref séjour à Jérusalem, Gallimard, 2003, et une note de lecture sur l'essai d'Ivan Jablonka, Les vérités inavouables de Jean Genet', Seuil, 2004.
Ces deux articles de Sylvain Dreyer sont parus dans Esprit, en décembre 2004.
http://jeangenet.pbwiki.com/f/articleGenetantis_mite4.doc
http://jeangenet.pbwiki.com/f/IvanJablonka2.doc
Albert Dichy, Le Monde des Livres, 21 janvier 2005, donne sa lecture du livre de Ivan Jablonka :
Une volumineuse étude qui se perd entre amalgames et simplifications
Qu’est-ce qu’un « grand écrivain » ? Ivan Jablonka, jeune historien qui consacre une étude volumineuse à Genet et le présente comme « l’un des plus grands écrivains du XXe siècle », se débarrasse vite de la question. Avec une fierté quelque peu confondante, il annonce ne pas s’être penché sur « les processus d’écriture » ou « les structures internes de l’oeuvre ». Un « grand écrivain », pour lui, c’est juste quelqu’un qui écrit bien, qui « a du talent ». Qu’une grande oeuvre soit une affaire un peu plus compliquée, que toute la pensée, la chair, l’histoire d’une époque y soit engagée, qu’elle déploie ses effets au coeur même du commentaire qui prétend la décrire ou la juger ne semble pas lui traverser l’esprit.
Du coup, le critique s’expose à devenir lui-même personnage du théâtre qu’il prétend déconstruire, comme ce juge en larmes du Balcon, qui supplie à genoux la voleuse d’avouer son vol afin qu’il puisse devenir juge.
Les aveux, pourtant, ce n’est pas ce qui manque chez Genet. La plupart des « vérités inavouables » que lui reproche Ivan Jablonka sont revendiquées par l’oeuvre elle-même. Traître, voleur, lâche, pédé : on pourrait dresser la nomenclature des qualificatifs dont Genet s’est paré, tout en les élevant, il est vrai, au rang de « vertus théologales ». C’est que Genet, on l’oublie trop souvent, a aussi de l’humour.
Un humour formidable, essentiel, noué à son désespoir, sous-jacent à tous ses propos. Que lui reproche-t-on ? D’avoir été le chantre du mal ? Certes, mais écoutons-le parler de la bonté : « Pauvre, j’étais méchant parce qu’envieux de la richesse des autres et ce sentiment sans douceur me détruisait, me consumait. Je voulus devenir riche pour être bon, afin d’éprouver cette douceur, ce repos qu’accorde la bonté... J’ai volé pour être bon. » Genet aurait été un adorateur d’Hitler, adhérant « jusqu’à l’égarement » au modèle nazi. Lisons dans Pompes funèbres l’évocation de son idole : « Se pouvait-il qu’une simple moustache composée de poils raides, noirs et peut-être teints par L’Oréal, possédât le sens de : cruauté, despotisme, violence, rage, écume, aspics, strangulation, mort, marches forcées, parades, prison, poignards ? »
Par-delà l’humour, on perçoit ici ce qui fait de Genet un véritable écrivain : une virulence ironique, parodique et critique qui ne se laisse fixer dans aucune position, un rire qui affleure sous les textes les plus dramatiques, une capacité à « écrire contre soi », à assumer le monde dans sa complexité, à proposer, parfois au sein d’un même paragraphe, une explication tout en démontrant que « l’explication contraire est admissible ». Genet a donné la règle de son art : « Tout roman, poème, tableau, musique, qui ne se détruit pas, je veux dire qui ne se construit pas comme un jeu de massacre dont il serait l’une des têtes, est une imposture. »
L’étude d’Ivan Jablonka ne s’attarde pas sur ces frivolités. Son objectif est sérieux : à l’aide de quelques concepts empruntés à Bourdieu, il entend démontrer que l’oeuvre de Genet, « artiste issu de l’artisanat rural qualifié », procède entièrement d’un ressentiment à l’égard de la IIIe République. « Chômeur déclassé », affligé d’un « complexe d’infériorité sociale », l’écrivain aurait compensé ce sentiment par un « fantasme de toute-puissance que Genet partage avec Sartre mais aussi avec l’homme fasciste ». Les romans et les pièces de Genet présenteraient, dans cette logique, des « accointances esthétiques avec l’idéal de Hitler et de Mussolini » et des « similarités importantes » avec l’oeuvre de Drieu La Rochelle.
Il y a mille choses contestables ou extravagantes dans cet ouvrage, notamment de voir qualifiés de « douillette » l’enfance de Genet à l’Assistance publique et de « consensuel » son théâtre. Mais, pour rester au plus près du sujet, on peut déjà trouver incongru qu’un portrait de Genet en écrivain fasciste fasse justement l’impasse sur ses textes et positions politiques ; de même qu’on s’étonne que l’auteur ne se préoccupe pas de savoir pourquoi cet écrivain fasciste ne l’a jamais été mais s’est curieusement tourné vers la défense des colonisés, des immigrés, des Noirs, des Palestiniens.
Il y a certes une violence qui traverse l’oeuvre de Genet et il faut être vigilant à ses effets. Mais la démarche d’Ivan Jablonka n’aide pas à y voir plus clair, d’autant qu’elle comporte elle-même des dérives inquiétantes. Il est ainsi pour le moins hasardeux de construire une argumentation aussi péremptoire sur les notions de « rapprochement » ou d’« accointance ». Genet serait fasciste parce que son univers imaginaire, fortement hiérarchisé, présenterait des « points communs » avec celui du fascisme. Il serait nazi parce qu’il y aurait « une riche parenté en matière de pensée, de morale et d’images » entre les textes de Genet et les « valeurs nazies » ou parce que le « renversement radical des valeurs morales » prôné par l’écrivain « est celui qu’on observe dans les camps de concentrations nazis ».
l’absurde et l’ignoble Genet, enfin, serait un antisémite « discret » (aucune ligne, en effet, dans les textes étudiés ne l’atteste) parce qu’il reproduirait « l’argumentaire des collaborateurs antisémites ». De glissement en amalgame, on atteint à l’absurde aussi bien qu’à l’ignoble. Genet évoque-t-il au hasard d’une phrase « le lien verbal qui joint l’assassin et l’assassiné (l’un étant grâce à l’autre) », qu’Ivan Jablonka affirme aussitôt : « Transposée dans l’empire nazi, cette union monstrueuse relie complaisamment bourreaux et victimes. » Ou encore, après avoir cité un propos d’Eichmann, satisfait « d’avoir tué cinq millions d’ennemis de l’Etat », ce commentaire : « Cette conception du meurtre, on le voit, n’est pas très éloignée de celle de Genet -- la névrose antisémite en moins. » On en arrive ainsi presque naturellement à cette conclusion délirante et anachronique : « Genet restitue avec brio le mélange de bassesse et d’orgueil qui a rendu possible la collaboration de la France avec l’Allemagne nazie. »
Revenons à Genet. En 1962, il écrit à Roger Blin : « Je ne suis pas un type de droite (ou alors quelle incohérence !)... Je ne suis pas un type de gauche. C’est-à-dire que je ne peux pas accepter une morale donnée, déjà élaborée, aussi généreuse soitelle. Je reste un voyou, c’est-à-dire un artiste, qui doit se démerder avec lui-même pour mettre au point une oeuvre et une vie avec, si possible, une morale éclairant les deux. Cela ne se fait pas du jour au lendemain, ni en termes clairs. »
Albert Dichy >>
Dans LE MONDE DES LIVRES 08.06.06 Patrick Kéchichian rend compte du dernier livre de Eric Marty, Jean Genet, Post Scriptum, Verdier, 2006
Genet, opaque et flamboyant
Jean Genet n'a pas la calme postérité du grand écrivain glorieux. De son vivant déjà, malgré le succès, il ne s'était pas installé dans ce rôle, l'opprobre plus que l'admiration faisant clairement partie de son jeu. Ennemi déclaré de tout consensus, même en sa faveur, il ne chercha pas à se rendre aimable ou acceptable. Il déjoua par avance toute interprétation qui tentait de figer le sens de son oeuvre. Il n'est donc pas anormal que, vingt ans après sa mort, il demeure motif de discorde. Ce qui le réjouirait fort.
La légende dorée
La Chaste Vie de Jean Genet (Gallimard, 216 p., 18,50 ¤) est un beau et très étrange ouvrage. Poète, Lydie Dattas fut l'amie de Genet dans les années 1970, alors qu'elle était la compagne d'Alexandre Bouglione. S'appuyant sur la chronologie et sur ses souvenirs, elle raconte une vie qui "n'eût pas déparé des bizarreries d'un Dictionnaire des saints". Mais cette opération n'a rien à voir, on s'en doute, avec celle de Sartre - que l'auteur nomme ici, sans délicatesse, "le gnome des Lettres". Plus qu'un saint, Genet incarne, pour Lydie Dattas, la figure de l'Innocent, du Solitaire. Admirablement écrit, avec un amour déterminé et sans concession, ce livre n'embellit pas Jean Genet, mais l'élève dans un ciel d'un bleu un peu bizarre... Un ciel que Genet, manifestement, regardait lui-même avec une singulière ferveur.
Cette attitude de provocation constante qui est au coeur de l'existence et de l'esthétique de Genet ne saurait d'ailleurs interdire le commentaire et l'analyse. Elle doit même l'encourager, car il est plus que jamais nécessaire de comprendre, sans passion excessive, le message contenu dans son oeuvre - message dont son biographe, Edmund White (Gallimard, 1993), soulignait lui-même combien il était incertain, ambigu. Cette interdiction serait d'autant plus irrecevable que le pire, ici, est souvent en jeu. Il n'est pas question d'absoudre ou de condamner l'écrivain de manière posthume, mais d'éclairer autant qu'il se peut le sens volontairement brouillé de son oeuvre.
"Il s'agit simplement (...) de s'ouvrir à l'extraordinaire opacité, si fascinante, que les actes et les choix de Genet suscitent", écrit Eric Marty (1). Avec une pugnacité remarquable, sans nier la grandeur de l'oeuvre, il invite les lecteurs à ne pas détourner le regard de ce qui, en cette oeuvre, fait tache. En décembre 2002, l'étude de Marty parue dans Les Temps modernes sur "Jean Genet à Chatila" (reprise dans Bref séjour à Jérusalem, Gallimard, "L'Infini", 2003) avait fâché et suscité une polémique sur l'antisémitisme de l'écrivain, patent dans son engagement propalestinien.
IMPÉRATIF PERVERS
Eric Marty prolonge aujourd'hui sa réflexion en deux directions. D'une part, afin de savoir comment la "canonisation" de Genet par Sartre "se révèle être, à la lettre, la production d'un tabou, au sens structural du terme". Cette "transaction" isole Genet, "sujet hétérogène", dont l'antisémitisme "devait être accepté comme un mal nécessaire, mais secondaire". L'auteur étudie ensuite la nature des prises de position politiques de Genet et le "malentendu" qui en est, non pas la conséquence, mais l'origine. L'écrivain fut non pas la "victime", mais "l'agent actif", conduit par un impératif pervers. Marty fait prévaloir la "logique poétique" contre une vaine "lecture moralisatrice".
Dans Journal du voleur (1948), Genet raconte qu'à Mettray, la colonie pénitentiaire de Touraine où il fut placé en septembre 1926 (né en décembre 1910, il n'avait pas 16 ans), il s'était inventé une "rigoureuse discipline" : "A chaque accusation portée contre moi, fût-elle injuste, du fond du coeur je répondrai oui. A peine avais-je prononcé ce mot - ou la phrase qui le signifiait - en moi-même, je sentais le besoin de devenir ce qu'on m'avait accusé d'être." Et dans la même page, il s'approprie tous les chefs d'accusation : "Je me reconnaissais le lâche, le traître, le voleur, le pédé qu'on voyait en moi." Dans cette inversion des valeurs, c'est toute la mythologie et la métaphysique de Genet qui s'expriment.
Le Journal du voleur vient conclure l'oeuvre romanesque de Genet. En mars 1944, grâce à Cocteau, il sort de prison, où des chapardages minimes - le vol d'une édition rare de Verlaine ! - l'avaient conduit. De justesse : sous l'Occupation, il risquait la déportation. En mai, il fait la connaissance de Sartre. En août, Jean Decarnin, qui fut son grand amour, meurt lors de la libération de Paris ; Genet écrit alors Pompes funèbres, dédié à l'amant. Ce roman exalte, d'une manière profondément choquante, les vertus viriles des soldats nazis et campe Hitler en créature onirique, incarnation du Mal désirable..
Une activité littéraire intense et concentrée sur les années de la guerre et sur celles qui ont immédiatement suivi apportent à Genet une reconnaissance rapide. En 1949, tandis qu'une pétition d'écrivains lui obtient la grâce du président Auriol, Gallimard décide de publier ses Œuvres complètes. En 1952, le premier volume sort : c'est la fameuse, l'énorme préface de Sartre, dont parlait Eric Marty, qui bombarde Genet, avec une confondante intelligence, "saint", "comédien" et "martyr". L'écrivain encaisse le coup. Il racontera, en 1964 : "J'ai été pris par une sorte de nausée, parce que je me suis vu mis à nu, et par un autre que moi-même..."
Après les grandes oeuvres dramatiques de la fin des années 1950, après la guerre d'Algérie (il refuse de signer le Manifeste des 121 pour le droit à l'insoumission) et Mai 68, apparaît Le Dernier Genet (2), le Genet politique qui se dépense sans compter en faveur des Black Panthers américains, puis des Palestiniens. Dans Un captif amoureux, son dernier livre, qui paraît en mai 1986, un mois après sa mort, on lit cette note : "... le condamné voudrait encore décider seul du sens de ce que fut sa vie - écoulé sur fond de nuit qu'il voulait épaissir non illuminer." Toujours cette même opacité, cet interdit - qu'il est toujours aussi urgent de transgresser
(1) Jean Genet, post-scriptum (Verdier, 122 p., 11,50 euros).
(2) Titre de l'essai, en défense, d'Hadrien Laroche, (Seuil, 1997).
Les Lettres françaises dans L'humanité'', édition du 1er juillet 2006.
René de Ceccatty : Pourquoi caricaturer la pensée de Jean Genet ?
Il aurait donc fallu attendre vingt ans après sa mort pour connaître, grâce à la prétendue vigilance de deux chercheurs, la « vérité » sur Jean Genet. Et cette vérité, que sa vie révélerait et que son oeuvre aurait révélée si tous les lecteurs qui ont précédé ces deux chercheurs n’avaient été aveuglés par une admiration qui les a précipités dans l’illusion, cette vérité donc, « inavouable », cela va de soi, serait outre sa mythomanie concernant son enfance, son antisémitisme. Voilà ce qu’Ivan Jablonka et Éric Marty, main dans la main, et dans leurs mains des citations, toujours les mêmes, toujours de la même manière tronquées et soigneusement sorties de leur contexte, nous ressassent dans des livres et articles inlassablement répétitifs.
Le présupposé antisémite serait dès lors la clé qui expliquerait l’engagement politique et poétique de Jean Genet auprès des Palestiniens. Évidemment, comment s’étonner que Jean Genet prenne parti pour les Arabes ? Il était antisémite, nous disent les deux compères. La preuve ? Même Jean-Paul Sartre l’aurait écrit. Et où ? Dans une note de son Saint Genet comédien et martyr. De cette note, qui, en effet, commence par « Jean Genet est antisémite », la deuxième phrase est certes citée par Éric Marty, mais n’est manifestement pas comprise par lui. La deuxième phrase de cette note est pourtant fort simple : « Ou plutôt il joue à l’être. » Cette deuxième phrase et celles qui suivent donnent évidemment à l’affirmation par Sartre que « Genet est antisémite » un tout autre sens. Loin d’affirmer que Jean Genet est antisémite, Sartre précise que les traits qu’il vient de souligner pour définir la « chevalerie du crime », traits qui comptent, entre autres, le « conservatisme social », la « religiosité » et l’« antisémitisme » sont joués. Éric Marty n’a-t-il donc pas lu ou vu les Bonnes ? Ne sait-il pas que chez Genet, Madame, contrairement à la véritable victime des soeurs Papin, n’est pas assassinée ? Et que Claire et Solange « jouent » le meurtre et ne l’accomplissent pas ? Mais que l’une d’elles, à jouer Madame, y perd la vie ?
D’autres preuves ? Un captif amoureux, tout entier. Des citations ? Certes, il faut aller les chercher. Ce qui est pour le moins étrange, si l’antisémitisme est aussi patent. Mais bon. Suivons les limiers. Ils traquent les métaphores, l’évocation d’Hitler et de l’Allemagne dans l’essai de Jean Genet.
Rappelons que Jean Genet, après la découverte du massacre de Chatila perpétré par les milices chrétiennes, a pris fait et cause pour le combat palestinien. Il n’est jamais intervenu politiquement. Il s’est contenté d’écrire à titre privé. Il n’a jamais eu aucun rôle officiel dans la guerre. Pas plus qu’auprès des Black Panthers, en Amérique, il n’a eu de rôle officiel. Il est entré sur le territoire américain de façon clandestine et s’est contenté de s’exprimer en son nom propre, en tant qu’écrivain de nationalité française, sympathisant avec la lutte des Noirs sur le territoire américain.
Dans son livre posthume donc, Jean Genet n’a certes pas caché son antipathie pour Israël et pour la façon dont l’État israélien a été constitué et maintenu. Il n’est pas le seul. Et, n’en déplaise à Marty et Jablonka, la contestation de la politique et même de la création de l’État d’Israël n’a jamais suffi à définir une attitude antisémite. Ou alors Marty et Jablonka n’ont jamais rencontré d’antisémites dans leur vie, n’ont jamais lu de textes antisémites, et, a contrario, n’ont jamais lu Primo Levi.
Quand Primo Levi dit et écrit (dans un entretien avec Gad Lerner, publié dans L’Espresso, le 30 septembre 1984) : « Moi, juif de la diaspora, beaucoup plus italien que juif, je préférerais que le centre du judaïsme soit en dehors d’Israël. (...) Je crois que
le meilleur de la culture juive est lié au fait qu’elle est dispersée, polycentrique », est-il antisémite ? Quand, dans
La Repubblica du 24 septembre 1982, répondant aux questions de Giampaolo Pansa, il dit : « C’est avec la complicité de tout le monde que Begin a liquidé le bras armé des Palestiniens », est-il antisémite ? Non messieurs, Jablonka et Marty, pas plus qu’il ne professe un antiarabisme raciste quand il dit : « Je n’aime pas plus Arafat. Je ne crois pas du tout qu’il s’avance avec un rameau d’olivier à la main. » Primo Levi exprime seulement une opinion politique. Son judaïsme ne l’aveugle pas. Ni dans un sens ni dans un autre. Un juif a le droit d’être antisioniste.
Jean Genet, certes, contrairement à Primo Levi, a de la sympathie pour Arafat. Mais ce n’est pas une sympathie d’homme politique. C’est une sympathie de poète qui ne craint pas, du reste, de ridiculiser parfois Arafat. Il n’est pas fasciné par lui.
Alors les citations. Référons-nous à la plus alambiquée, dénichée par Marty et reprise sagement par Jablonka, dans les différents articles où il tente d’abattre la statue imaginaire de Jean Genet (dans l’Histoire, n° 295, et dans le Monde, du 15 avril 2006). Jablonka écrit que dans Un captif amoureux, « Genet absout Hitler d’avoir brûlé ou fait brûler les juifs ». Il se réfère, comme l’a fait avant lui Marty dans Bref séjour à Jérusalem, à la fin de la première partie d’Un captif amoureux. Genet n’absout pas Hitler. Il écrit : « Hitler est sauf d’avoir brûlé ou fait brûler des juifs et caressé un berger allemand. » Ce « est sauf » n’a rien d’une absolution : le terme serait évidemment absurde pour décrire l’attitude de Genet par rapport au bien et au mal dans l’histoire. Il n’a jamais pris une position de juge religieux, décrétant ce qui est péché et ce qui ne l’est pas. Il écrit, il suffit de lire les phrases précédentes, que Hitler est sauf de l’oubli, échappe à l’oubli. Le texte, très subtil, porte sur la trace que laissent les personnages historiques dans la mémoire collective, indépendamment de leur grandeur ou de leur crapulerie, indépendamment de l’importance des événements. Genet rapproche volontairement deux événements sans commune mesure. Le texte a pour sujet l’oubli et l’effacement et donne pour exemple principal le Cid, tel que sa légende a été constituée dans le poème espagnol et dans la tragédie de Corneille. Le contresens que les deux « chercheurs » font sur le mot « sauf », leur incompréhension radicale de la rhétorique poétique de Genet sont patents pour tout lecteur attentif de cette page.
Que dire du commentaire que Marty fait d’une phrase de la partie finale d’Un captif amoureux où, ayant retrouvé la maison de Hamza en son absence, ayant appris que Hamza se trouve alors en Allemagne, Genet commente : « La maison n’était pas construite avec des éléments venus de la Forêt-Noire, mais entre elle, entre plutôt sa vue et la sonorité du mot Allemagne, je pressentis l’accord qui allait, plus profondément que je ne l’ai dit ; j’y pressentis celui qui s’établit maintenant quand on parle d’eux : Allemagne et grand mufti de Jérusalem. » Commentaire de Marty : « La superposition de la figure du nazisme à l’espace palestinien, la réminiscence involontaire du passé nazi, jusque-là forclos, vient hanter un combat qui semblait reposer sur un discours voué à la communauté palestinienne. » Autrement dit, pour Marty, écrire le mot Allemagne, évoquer un événement politique passé, c’est immédiatement s’installer dans l’espace nazi et faire disparaître le combat des Palestiniens sous le nazisme. Comme si les juifs et les Israéliens sionistes formaient un seul peuple. Comme s’ils ne pouvaient avoir qu’un seul ennemi, de tout temps, quelles que soient les circonstances : le nazisme.
Bien entendu, derrière ce procès d’intention se trouve un livre de Jean Genet, Pompes funèbres, écrit quarante ans avant Un captif amoureux. Et ce roman provocant, entrepris à la mémoire du résistant Jean Decarnin, est un chant de haine contre la France. On peut certes s’interroger sur l’opportunité d’écrire un chant de haine contre la France au moment où la France sortait d’un cauchemar et où des conduites héroïques ont permis la victoire contre le nazisme. Mais ce chant de haine n’a rien d’une célébration « fascinée » ou « exaltée » du nazisme et de Hitler. C’est totalement falsifier le sens du livre que de le réduire à cette interprétation et ne rien comprendre à son procédé narratif. On peut ne pas partager la fantasmatique de Genet, sans pour autant caricaturer ses intentions.
Ce roman très complexe, à la narration démultipliée (il y a plusieurs narrateurs, Jean Genet donnant la parole tantôt à des miliciens, tantôt à Hitler lui-même qu’il ridiculise, comme il a ridiculisé le pape dans Elle, selon le même procédé, tantôt à une petite bonne flouée qui est le double meurtri de l’auteur) n’est évidemment pas un texte politique pronazi. Mais il serait trop long d’en analyser ici les procédés de narration. On peut être choqué (ce qui est, du reste, mon cas) par l’organisation des fantasmes érotiques, empruntés au monde militaire et à une pègre où triomphent la violence et la trahison, on peut même être choqué par un système poétique qui repose sur ces fantasmes, mais on ne doit jamais oublier que l’on est en présence d’un texte poétique et non pas d’un texte politique. Un texte poétique écrit par un écrivain dont l’amant était un héros de la Résistance et non un milicien.
Pour comprendre la position morale de Genet dans la rédaction de Pompes funèbres, peut-être faut-il faire l’effort de suivre son raisonnement si alambiqué soit-il. Genet (à la page 108 de Pompes funèbres, Gallimard) souligne que les « Allemands avaient rendu légale la délation ». C’est un Paris de collaborateurs que décrit Genet. Et devant cette généralisation de la trahison, Genet, qui jusque-là s’était voulu traître (à un niveau individuel et non collectif) s’est senti rejoint par toute une nation dans la traîtrise. Pour être traître, dit-il toujours dans ce passage, il a été rejeté par le monde et par les institutions, et a connu en prison « des régions plus désertes où son orgueil se sentait plus à l’aise ». Or voilà que la France toute entière, durant la guerre, est devenue majoritairement délatrice et traîtresse. Et Genet aborde « éclopé », « sur un rivage plus peuplé que la Mort elle-même ». C’est ce rivage peuplé de traîtres que décrit Pompes funèbres et non, comme le voudraient Jablonka et Marty, une utopie de la beauté mâle de jeunes nazis et de la trahison où règne la figure adulée d’Hitler (qui, au contraire, est représenté comme une folle, comme un « travesti charmant », comme un « petit homme chétif »). Les Français de la guerre sont, selon Genet, « dans l’infamie comme un poisson dans l’eau ». Et, dit l’écrivain, pour retrouver sa singularité et sa solitude morale, il est désormais obligé de « faire marche arrière et de se parer des vertus de vos livres ». Autrement dit, en écrivant Pompes funèbres, Genet loin de célébrer le mal, la trahison, le vol, le crime (comme il l’a fait, à titre individuel, dans ses livres précédents, en le payant de longues incarcérations, et le fera encore dans Journal du voleur), prend une position pour la première fois morale. On lit mal Pompes funèbres si l’on oublie ces pages. On lit mal Pompes funèbres si l’on néglige la multiplication des narrateurs.
Prenons maintenant deux autres textes incriminés par ces deux procureurs de la morale littéraire. Dans l’Enfant criminel, Genet, écrit Jablonka, « tire son chapeau devant les peaux tatouées, tannées pour des abat-jour ». L’Enfant criminel, rédigé par Genet pour la radio et refusé, évoque, dans ce passage, la façon dont étaient traités les délinquants qu’il a côtoyés. Devant les photos des victimes et des rescapés des camps de la mort, Genet rappelle qu’il y a eu, aussi, en France, avant la guerre, des « tortionnaires ». Et, à partir de là, commence un discours ironique de Genet qui évacue la question de la culpabilité ou de l’innocence des victimes des tortures (les déportés étant bien entendu innocents), parce que, pour lui, là n’est pas la question (ce que l’on peut contester, cela va de soi). Quand Genet écrit, à l’adresse des déportés, « je vous envie dans vos tortures. Car c’est pareil et mieux que nous », quel lecteur censé ne lit pas l’ironie douloureuse ? Toute la suite du raisonnement est, de toute évidence, dans cette ligne de rhétorique ironique. Genet dit simplement que le mal, en germe dans les tortures qu’ont subies les jeunes délinquants, a fleuri dans les camps de concentration. À travers les déportés, ce ne sont pas les juifs qu’il désigne, mais les Français qui virtuellement faisaient partie des constructeurs de prisons. Il s’en prend aux Français qui s’indignent des crimes hitlériens parce qu’il pense que ce sont les mêmes qui ont applaudi aux tortures des enfants. À aucun moment, il n’est question de juifs.
Le « Je tire mon chapeau » final n’est en rien une célébration admirative des camps de la mort, comme le laisse supposer Jablonka, mais une clausule ironique sur la logique de l’histoire qui a permis à des bourgeoisies française et allemande d’aller toujours plus loin dans l’horreur, dans la torture de l’être humain. Bien évidemment, on peut être scandalisé par cette vision simpliste de l’histoire et du renversement des pouvoirs (Genet dit « le semeur dévoré »), mais en aucun cas on ne doit voir dans ce texte, comme le font Jablonka et Marty, une apologie du nazisme. C’est faire dire à Genet le contraire même de ce qu’il écrit.
Dans l’Étrange mot d’..., Jablonka dit pouvoir lire la description d’un « univers où les kibboutzim utiliseraient comme engrais des cadavres brûlés dans un crématoire "comme à Dachau" ». Encore une fois, il s’agit d’une mésinterprétation inacceptable du bref texte de Genet, qui est un pamphlet pour le théâtre et contre l’urbanisme qui réserve au théâtre une place selon lui indigne. Genet se scandalise que l’urbanisme moderne se débarrasse des cadavres, au lieu de leur réserver une place centrale dans un cimetière théâtralisé (on sait que pour Genet, toute représentation théâtrale était un cérémonial de mort). Et, dans ce texte, délibérément excessif et visionnaire, Genet dit qu’un temps viendra où, selon la logique urbanistique moderne, « les morts serviront d’engrais pour les kolkhozes ou les kibboutzims ». C’est pour choquer le lecteur qu’il use de cette image, comme expression répulsive d’une scène qu’il vomit lui-même. À cette image, il oppose une autre vision, absurde et théâtralisée, d’un crématoire fantasmatique qui sera dressé au centre de la ville « comme celui de Dachau ». Il imagine alors une scène de pure barbarie, avec un sacrifice humain ou celui d’une « communauté ». C’est donc délibérément un rituel barbare que son imagination met en scène. On peut ne pas apprécier le goût de ces images et trouver les rapprochements déplacés. Mais de là à faire de Genet quelqu’un qui se délecte d’un univers concentrationnaire, un pas est franchi vers la pure et simple mauvaise foi.
Que cherche-t-on en caricaturant à ce point la pensée d’un poète ? Au nom de quelle fausse position éthique et politique lui fait-on le procès de ses images, de son ironie, de ses provocations, de ses partis pris ? Pourquoi traquer un prétendu antisémitisme et une prétendue sympathie pronazie dans des textes qui n’ont jamais été écrits pour accabler un peuple et l’exterminer, mais qui dénoncent au contraire la délation généralisée d’une nation sous l’occupation allemande et qui, en ce qui concerne Un captif amoureux, tentent de suivre le destin de deux peuples, l’un, celui des Noirs américains, à qui est refusée la dignité humaine, et l’autre, celui des Palestiniens, qui a été délogé, colonisé, humilié, destitué de toute identité politique ?
Ivan Jablonka est l’auteur des Vérités inavouables de Jean Genet (Seuil, 2005), Eric Marty de Bref séjour à Jérusalem (Gallimard, 2003) et de Jean Genet, post-scriptum (Verdier, 2006).
René de Ceccatty
21 décembre 2006. Je signale ( P.B ) un article important :
Jean Genet antisémite ? Sur une tenace rumeur. Tel est le titre de la longue étude, signée René de Ceccatty, qui ouvre le dossier Littérature et antisémitisme, de la revue Critique, N° 714, novembre 2006, p. 895-911.
René de Ceccatty conteste, de façon fort argumentée, les thèses des livres Marty et Jablonka. C'est la première réplique développée à ce qui est effectivement devenu une rumeur dans de nombreux médias. Le débat est donc enfin ouvert dans une revue universitaire.
7 décembre 2007
Un entretien avec Dominique Eddé autour de son dernier livre : « Le crime de Jean Genet » (Seuil).
Propos recueillis par Georgia Makhlouf.
Entretien paru dans L’Orient Le Jour, du 7 juin 2007.
Interrompant provisoirement l’écriture d’un roman, Dominique Eddé s’engage dans son dernier livre dans une relecture exigeante de l’oeuvre de Jean Genet, qu’elle éclaire d’un jour nouveau , notamment à partir de la découverte de l’absence de père dans ses écrits et du même coup, de la forme que prit son parricide.
Elle s’appuie également sur d’admirables textes de Genet portant sur Dostoïevski, Giacometti et Rembrandt pour analyser la question du crime dans l’oeuvre et celle des rapports complexes de l’artiste au monde des hommes. Dans une langue exigeante de précision et de finesse, toujours juste dans ses nuances et ses modulations, elle se tient au plus près d’une oeuvre complexe et souvent d’une stupéfiante beauté.
Dominique Eddé, j’ai envie de commencer cet entretien par la fin, c’est-à-dire par les mots qui clôturent votre livre : « Je sais mieux désormais pourquoi j’ai écrit ce livre. Tenter de comprendre Genet m’a conduite à adopter sur ses traces la plus salutaire des postures: se trouver au beau milieu de tous les contraires, en cet endroit où la réalité, fragilisée à l’extrême, nous oblige à garder le vertige pour garder l’équilibre ». Pourquoi ce livre, et pourquoi ce livre aujourd’hui ?
J’ai été amenée à me replonger dans l’œuvre de Genet à l’occasion d’un débat qui lui était consacré. C’est ainsi que j’ai découvert un certain nombre de pistes inédites qui m’ont décidée à en faire un livre. Très vite, mon analyse s’est trouvée en contradiction avec les thèses d’un certain nombre d’intellectuels français attachés à confondre - à tort - le caractère subversif et provocateur de Genet avec de l’antisémitisme. En s’attaquant à Genet par ce biais là, ils ont aussi et surtout cherché à écorner la cause palestinienne dont il fut un défenseur indéfectible. Outre le fait que leur procédé est absurde - une cause est juste ou injuste en soi, quelles que soient les motivations de ceux qui la soutiennent – je montre en quoi Genet échappe au simplisme de leurs conclusions, en quoi il échappe au principe de la « conclusion » tout court. Il est un écrivain qui ne cesse de miner le terrain, de dynamiter les frontières. C’est cela que j’ai eu envie de penser, abstraction faite du jugement moral. J’ai donc tenté d’écrire un texte qui soit libre de tout parti pris : ni simplificateur au sens que je viens de décrire, ni hagiographique, travers plutôt fréquent de notre culture arabe qui sacrifie assez volontiers une part de la vérité au mythe.
Vous parliez de « découvertes inédites »…
Oui, je dirais que la première découverte fut le constat de l’absence de figure paternelle dans toute l’oeuvre de Genet. Cette absence s’explique certes par l’histoire personnelle de cet écrivain, né de père inconnu et abandonné par sa mère à l’âge de sept mois. Mais encore fallait-il comprendre comment il avait négocié psychiquement cette suppression du père, autrement dit : où, dans quel espace avait-il opéré le transfert? À relire son oeuvre à partir de cette question, il m’est apparu, que Genet avait placé le père dehors : à l’endroit du monde, à l’endroit de la loi. Son « parricide » s’est en quelque sorte traduit en un combat acharné, implacable, formidablement mis en scène, contre toutes les figures de l’autorité et de la domination : la police, les colons, le monde des blancs, la France, l’occident, Israël, l’Amérique…
Cette mise à mort symbolique du père, Genet l’accomplit dans le fond et dans la forme. Car, en choisissant d’écrire dans une langue très classique, celle des grands écrivains romantiques du XIXème tels que Chateaubriand, Nerval ou Victor Hugo, il a choisi ce qu’il appelle lui-même « la langue de ses ennemis ». Au résultat : une langue somptueuse, investie par une homosexualité très crue et chargée d’un contenu dévastateur. Une « charge » d’autant plus offensante - pour certains insupportable - qu’elle est poétiquement irrésistible. En somme, Genet a retourné la langue française contre ceux qui en étaient les dépositaires. Contre ses pères et pairs ennemis.
Vous avez donc souhaité mettre cette découverte à l’épreuve de l’oeuvre, et vous vous êtes longuement arrêtée sur un texte de Jean Genet traitant de Dostoïevski et en particulier des frères Karamazov. De quelle façon ce texte éclaire t-il l’oeuvre de Genet et son approche de la question du crime, si présente dans ses écrits ?
Les deux conceptions du crime, celle de Dostoïevski et celle de Genet sont passionnantes à confronter. Chez le premier l’assassin est, certes, la face noire de l’humanité, mais il a aussi un rôle « rédempteur ». Il endosse la faute qui, sinon, aurait dû être supportée par d’autres; chez le second, l’assassin est auréolé. C’est la figure de l’homme seul par excellence. Muni du passeport de la beauté, la beauté de l’écriture, Genet se paye la plus grande, la plus insensée des provocations : il fait l’éloge de l’assassin. C’est sa manière d’attenter à la pudeur du monde, de s’en exiler, de s’en couper à jamais. Comme un grand coup de théâtre. D’ailleurs, toute l’œuvre de Genet est théâtrale. Si bien que, sous sa plume, la victime du crime n’a presque pas de réalité en tant que telle. Elle est indissociable de celui qui la tue. On peut même dire qu’à eux deux, le tueur et le tué ne font qu’un. Ils sont en un sens, les figures alternées de Genet lui-même. Au plan du fantasme bien sûr.
La question du crime pose toute la question du bien et du mal : valeurs indissociables pour l’un Dostoïevski séparées et inversées, pour l’autre - Genet. Il va de soi que je suis infiniment plus proche de Dostoïevski que de Genet sur ce sujet. Toute vision séparée, clivée, du bien et du mal, est à mes yeux un fourvoiement. Au plan politique, un désastre.
À vrai dire, penser Genet c’est déjouer en permanence ses pièges d’un côté et ceux de la bonne conscience de l’autre, c’est penser l’ambivalence et la complexité à leur comble.
Je dirais que Genet est un grand pervers dans la peau d’un grand poète dans la peau d’un grand farceur. Il est indéniablement immoral, et pourtant… il demeure une dimension éthique chez lui, car dans le rapport de force, il est toujours du côté des perdants.
Genet est toujours du côté des perdants et pourtant il fait l’éloge de l’assassin, n’est-ce pas paradoxal ?
Oui, et c’est pourquoi il est très compliqué de le penser en tenant tous les bouts. Sartre lui a consacré un livre qui ne fait pas moins de 700 pages. Genet se sait doté d’une grande capacité de subversion qu’il doit à son génie poétique et cette capacité, il veut la prêter à ceux qui ne l’ont pas. C’est ce qu’on pourrait appeler sa « morale » d’homme seul aux côtés de l’homme seul. Mais dans le même temps, rien, absolument rien ne l’arrête ni ne l’intimide. Pour lui, tous les coups sont permis. Il est avec ceux qui sont rejetés par l’ordre public, y compris – s’il est beau, s’il est seul, s’il anime son désir - avec celui qui s’arroge le pouvoir de donner la mort. Tenez, cette phrase de lui résume son culot : « Si mon chant était beau, s’il vous a troublé, oserez-vous dire que celui qui l’inspira était vil ? ».
On en vient à la question si troublante de l’antisémitisme supposé de Genet à laquelle vous vous êtes forcément confrontée. Qu’en est-il ?
Question difficile. Disons que l’antisémitisme qui consiste à détester un juif parce qu’il est juif, ne correspond pas au cas de Genet. J’ai eu plus d’une fois l’occasion de parler de la question juive avec lui. Je ne l’ai jamais entendu tenir de propos insultants à l’endroit des juifs.. Il était hostile aux religions en général, aux trois monothéismes en particulier, et plus précisément à la notion de l’élection dans le judaïsme.
Alors, Genet a-t-il eu des « pulsions » antisémites ? Oui, sans aucun doute. Si je tiens à ces nuances dans le choix des mots c’est qu’elles sont, à mes yeux, essentielles pour qui veut faire avancer la pensée. On est de plus en plus limité, coincé – en occident comme en orient – par la pauvreté du vocabulaire qui sert à catégoriser les idées et les choses. Nous avons tous, ne serait-ce que par moments, et à des degrés divers, des pulsions racistes. Le reconnaître me paraît être le meilleur des points de départ pour les combattre. Mais revenons à Genet. Il se trouve - au-delà de la question de l’antisémitisme - des passages tout simplement odieux dans son œuvre. Ainsi dans « Pompes Funèbres », une phrase sur le massacre d’Oradour – barbarie nazie à l’état pur - qui est une provocation irrecevable, quelle que soit la manière dont on cherche à la replacer dans le contexte. Dans ce livre, Genet a poussé la provocation jusqu’à la bêtise.
Vous dites dans votre livre que finalement, penser Genet se confond avec la seule entreprise de penser. Y a t-il un lien à faire entre ceci et ce que vous venez de souligner concernant cette tendance généralisée à la simplification ?
C’est vrai que penser Genet aide à cultiver une méfiance de tous les instants contre la simplification. Il est à peu près aussi difficile de le penser que de penser, par exemple, la question libanaise. J’ai même envie de dire que, toutes proportions gardées, Genet est à la littérature ce que le Liban est à la géopolitique. C’est-à-dire un cas explosif, un terrain miné. Une sorte de caricature fondée sur son contraire. Autrement dit : une somme de données multiples et contradictoires qui exigent du raisonnement la prise en compte simultanée de l’extrême outrance et de l’extrême nuance. Une question de méthode affreusement compliquée. Pour Genet, comme pour le Liban, il s’agit de ne pas se laisser avoir par la commodité, par la tentation de réduire pour « en finir ».
Votre livre est en effet formidablement réussi parce que vous parvenez tout à fait bien à restituer toutes les facettes de ce personnage, car il s’agit bien d’un personnage, avec ce sens si aigu de la mise en scène. Mais, à vous qui l’avez connu, j’ai envie de demander si l’homme était attachant, s’il était, ne serait-ce que par moments, simplement humain, bon ?
Sa capacité d’humanité et de bonté était réelles. Mais il ne la manifestait que dans des conditions précises. Ceux dont il est resté proche jusqu’à la fin de sa vie en témoignent très bien. Il n’en demeure pas moins qu’il avait fait de « la trahison » un mode d’existence, une sorte d’infidélité nécessaire à la protection de ses choix. Il ne faut pas oublier de dire qu’outre sa redoutable intelligence, Genet avait un humour inouï.
Il était un funambule qui, pour tenir le monde à distance, exerçait sur lui-même une surveillance de tous les instants. La prison, durant sa jeunesse, le protégeait de cette menace. C’est la raison pour laquelle il a écrit la majeure partie de son oeuvre derrière les barreaux. D’où sa fameuse formule : « Une fois libre, j’étais perdu ». C’est que l’air libre était corrosif pour son entreprise poétique : il lui faisait perdre son « ennemi » de vue, il le diluait. Son chant avait besoin, pour se déployer, d’une solitude maximale, d’un espace physique et psychique étanches. Tout réveil brusque mettait son lyrisme en péril. Pour lui, les choses se passent un peu comme pour un rêveur qui recueille le souvenir de son rêve tout en rêvant encore.
Peut-on dire qu’il a sacrifié sa vie à son oeuvre ?
Sa vie était peut-être secondaire par rapport à l’événement qu’il souhaitait en tirer. Il voulait avant tout attenter à ce qui fait la vie organisée des hommes, saboter l’ordre établi de la réalité, et même la réalité tout court. . « Je voudrais que le monde ne change pas pour me permettre d’être contre le monde », disait-il. Cette phrase, on pourrait la paraphraser en ajoutant qu’il avait un besoin vital de la mort, besoin que la mort reste la mort pour rester lui-même en vie . La mort est omniprésente dans son oeuvre, elle est son personnage principal. L’ombre constante de chaque chose, de chaque pensée. C’est elle qui donne du relief à la vie. Pour Genet, la vie sans la mort est une morte.
Vous avez amplement parlé de l’absence de père et des multiples formes du parricide dans l’oeuvre de Genet. Mais il a également, manqué de mère. Et peut-être a t-il trouvé auprès des palestiniens dont il partagera la fraternité dans les camps, un peu de cette chaleur maternelle qui lui aura manqué.
Oui, c’est vrai. Mais l’image de la mère est quand même présente chez Genet. Il en a manqué, certes, mais pas de façon aussi radicale que de père. Sa mère l’a gardé pendant les premiers mois. Puis il a bénéficié jusqu’à l’âge de onze ans de la présence d’une mère adoptive , Eugénie Régnier, qui meurt en 1922.
C’est seulement à la fin de sa vie, dans « Un captif amoureux » que Genet va à la recherche de la mère perdue. Il croit la trouver, sous les traits de la mère d’un jeune combattant palestinien : Hamza. Mais là encore, l’illusion mise à l’épreuve de la réalité finit par s’effondrer.
Quelle que soit la part subjective de sa présence parmi les palestiniens, elle n’en a pas moins été politiquement exemplaire. Sans compter qu’il nous aura légué, parmi d’autres, un texte d’une valeur inestimable sur les massacres de Sabra et Chatila. Combien d’autres grands écrivains français ont-ils eu le courage de soutenir – contre le pouvoir israélien - ce peuple abandonné de tous ?
On avance dans votre livre comme dans une enquête policière, et à la page 86, vous évoquez la découverte que vous faites sur le nom du père de Genet : les archives de l’assistance publique ont révélé il y a peu qu’il s’appelait Blanc. Ce qui vous donne l’occasion d’écrire de très belles pages sur ce rapport souterrain et néanmoins si présent dans l’oeuvre de Genet avec « le blanc ».
Oui en effet. Genet était le nom de sa mère. Du père, on ne savait rien, jusque très récemment. Et j’ai été à proprement parler sidérée par la découverte que vous signalez. Je l’ai faite, en cours de rédaction de mon livre.
Et vous soulignez dans votre livre que le blanc est la couleur de peau à laquelle Genet fit la guerre sa vie durant. Et c’est encore du blanc que naît la première page du « Captif amoureux » : « La page qui fut d’abord blanche est maintenant parcourue du haut en bas de minuscules signes noirs, les lettres, les mots, les virgules, les points d’exclamation, et c’est grâce à eux qu’on dit que cette page est lisible. Cependant à une sorte d’inquiétude dans l’esprit, à ce haut-le-coeur très proche de la nausée, au flottement qui me fait hésiter à écrire... la réalité est-elle cette totalité de signes noirs ? Le blanc, ici, est un artifice qui remplace la translucidité du parchemin, l’ocre griffé des tablettes de glaise et cet ocre en relief, comme la translucidité et le blanc ont peut-être une réalité plus forte que les signes qui les défigurent. »
Je vous remercie de clore notre entretien en lui rendant la parole. En insistant sur la beauté de sa langue, sur le caractère majeur de l’œuvre : sa force poétique
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